La grippe espagnole de 1918-1919

Introduction

Alors préoccupés par la première guerre mondiale qui sévit depuis 4 ans, les Valaisans prennent connaissance par leurs journaux d'une nouvelle épidémie. Les hypothèses les plus incongrues germent.
Il faudra plusieurs semaines pour que le corps médical et les autorités puissent convaincre la population qu'il ne s'agit "que" de la grippe.
L'opinion publique, relayée par la presse, va rapidement trouver une origine à ce nouveau fléau qui restera dans la mémoire collective sous le nom de "grippe espagnle". En juillet 1918, alors qu'elle est déjà présente en France, en Allemagne et aux Etats-Unis, la grippe franchit la frontière pour faire les premières victimes en Suisse.

Une épidémie particulière

Bien que depuis des siècles déjà la population soit habituée à des assauts épidémiques de la grippe saisonnière, l’épidémie de 1918/19 garde des caractéristiques singulières.
Tout d’abord par sa morbidité élevée : de 50% parmi les civils, elle peut monter jusqu’à 75% voire 100% chez les soldats du front ouest.
Sa forte contagiosité et les complications fréquentes, notamment pulmonaires, en font une épidémie singulière. La mortalité est en moyenne de 1% pour la population mondiale, alors que la létalité est de vingt-cinq fois supérieure à celle de la grippe saisonnière (soit 2.5% contre 0.1% en temps normal). Au sein de certaines ethnies isolées comme celle des îles Samoa, la mortalité atteint 25% et grimpe même à un effarant 80% dans certains villages de l’Alaska.
La mortalité globale reste de nos jours difficile à estimer, étant donné l’absence, à l’époque, d’un test sérologique pouvant poser un diagnostic de certitude. De plus, les modalités de déclaration des décès étaient plus ou moins élaborées selon les pays et peu de registres exhaustifs ont été retrouvés. Cependant, les experts s’accordent sur une fourchette, assez large il est vrai, qui va de 20 millions à 100 millions de morts.
En Suisse, 748'610 cas de grippe sont déclarés, mais le Service suisse de l’hygiène publique estime que les grippés s’élèvent à environ 2'250'000, soit une morbidité atteignant 60%. Pour la période 1918-1919, 24’977 décès sont déplorés, soit une mortalité de 0.65%.

De mars 1918 à mars 1919, trois vagues épidémiques vont se succéder, balayant les cinq continents et ne laissant entre elles qu’un mince répit nécessaire pour permettre une mutation du virus. La première vague va se propager d’avril à août 1918, suivie par une deuxième, bien plus meurtrière, en octobre-novembre et la dernière en janvier-mars 1919.

1.2 Un contexte historique particulier

Le contexte historique est lui aussi bien particulier, puisque la grippe de 1918 intervient durant la Première Guerre mondiale. L’interrelation entre le conflit international et la grippe espagnole est assez étroite ; il est même légitime de se demander si cette dernière, émergeant dans un contexte de paix, aurait pu faire autant de victimes.
La Première Guerre a, en effet, fourni les conditions idéales à la propagation d’un agent infectieux. Elle a, tout d’abord, favorisé la promiscuité dans les camps militaires surpeuplés de soldats affaiblis et malnutris ; elle a, ensuite, profité de l’intensification des voies de communication avec de grands mouvements d’hommes par rail et bateau.

1.3 Un agent étiologique incertain

L’identification de l’agent causal va constituer un réel défi scientifique. La virologie n’en est qu’à ses balbutiements en 1918, alors que la bactériologie enregistre découverte sur découverte.
Jusqu’à l’épidémie d’influenza de 1889-1890, ayant fait environ 1 million de morts, la théorie soutenant l’origine microbienne de certaines maladies infectieuses n’est pas uniformément admise. En effet, les épidémiologistes les plus fameux soutiennent la théorie miasmatique ou celle d’un « poison du sol » comme étant à l’origine d’épidémies telles que la peste ou l’influenza. Selon l’opinion générale de la profession médicale, les symptômes suivent immédiatement l’inhalation de miasmes toxiques, la contagiosité n’entre donc pas en ligne de compte. Les choses vont changer pendant l’épidémie de 1889-1890. En 1892, le médecin et bactériologiste allemand Richard Pfeiffer va isoler dans les sécrétions des malades une bactérie, Haemophilus influenzae (également nommée bacille de Pfeiffer en son honneur), que les scientifiques de l’époque vont tenir pour responsable de cette affection. De ce fait, lorsque la grippe réapparaît en 1918, les médecins vont essayer d’isoler le bacille de Pfeiffer pour poser le diagnostic de grippe. Ce dernier sera cependant retrouvé de façon très inconstante, ce qui va semer le doute parmi certains membres de la communauté médicale et permettre d’amorcer une remise en cause de l’agent étiologique incriminé. Parmi les nouvelles hypothèses alors lancées se trouve celle d’une infection à virus filtrant qui suscitera des controverses. Il faudra attendre 1933 pour que Wilson Smith, Christopher Andrewes et Patrick Laidlaw isolent le virus influenza A chez la fouine.

2. Le contexte historique

« La grippe ! On ne parle que d’elle…Comme une épée de Damoclès suspendue sur les populations de l’Europe, et même en dehors de notre continent, ce fléau auquel la guerre n’est certainement pas étrangère, terrorise le monde en terrassant les individus ! Si nos infirmières sont surmenées, si nos samaritaines et samaritains suisses sont mobilisés, si toute vie normale a été suspendue à ce moment précis de l’histoire du monde où nous avons assisté à la fin de la plus épouvantable tuerie que notre planète ait connue, si nous n’avons pas pu donner libre cours à notre joie au moment de la signature de l’armistice, si tant de nos familles sont en deuil et pleurent les plus forts et les plus jeunes de leurs membres, ce n’est pas à la guerre que nous le devons, c’est à la grippe.» 20 Dans ce chapitre, il a été choisi d’esquisser quelques caractéristiques historiques et sociales qui permettent de mieux cibler le contexte dans lequel l’épidémie arrive en 1918. Certains aspects ont volontairement été à peine cités pour être abordés de façon plus exhaustive ultérieurement.

2.1 Le Valais en 1918

Bien que la Suisse soit restée neutre au cours de la Première Guerre mondiale, c’est cette dernière qui occupe les esprits des Valaisans de 1918 jusqu’à l’arrivée de la grippe. Les nouvelles de la guerre figurent toujours en première page de journaux, les lecteurs sont tenus en haleine édition après édition, avides de savoir ce qui se passe au-delà de leurs frontières.
Certes, les Valaisans ne vivent pas directement les hostilités, ils ne connaissent pas les affres des tranchées, mais cette guerre signifie tout de même pour eux la mobilisation des jeunes recrues, le rationnement alimentaire est une entrave au développement économique et touristique florissant. Dans ce contexte, attelons-nous d’abord à comprendre ce que d’aucuns considèrent comme « la population de ce pays du Valais, le plus curieux, le moins exploré et à maints égards le plus intéressant des cantons suisses»21, telle que décrite par Louis Courthion, historien et journaliste valaisan de la fin du XIXe siècle. Pour ce faire, il est nécessaire de définir ce qui fait la singularité de ce canton réputé conservateur. En juillet 1918, le canton du Valais recense environ 140’000 habitants pour une surface de 522’456 ha, soit une densité de 0.25 hab. /ha. Du point de vue géopolitique, le canton est tout d’abord séparé en trois régions : le Haut-Valais, le Valais central et le Bas-Valais. Chacune de ces régions est elle-même divisée en districts, ce qui donne treize districts au total qui chapeautent 165 communes.

Linguistiquement, le district de Sierre marque la frontière entre la communauté germanophone à l’est et la francophone à l’ouest.
A côté des deux principales langues nationales, coexistent de multiples dialectes propres à chaque vallée, voire village. Ils demeurent le mode d’expression de la majeure partie de la population en 1918.
La topographie du canton est très variée : plaine fertile encore marécageuse par endroits, ubac peu ensoleillé recouvert de forêts abondantes, adret modelé par des vignes en versannes, petits sentiers escarpés qui mènent à des villages plus ou moins clairsemés. Plus haut se trouvent les pâturages et finalement les pics rocheux saillants qui ferment l’horizon sur 360 degrés dans la majeure partie du canton. Par sa position stratégique au cœur des Alpes, le Valais a été de tout temps convoité par les puissances politiques européennes. De l’Empire romain à Napoléon, les ambitions se portent sur cette région lovée au cœur des montagnes qui constitue la clef des voies de communication nord-sud et est-ouest. Les Valaisans sont marqués par les nombreuses dominations successives, aussi bien négativement avec un conservatisme exacerbé que positivement par l’apport de certaines améliorations administratives ou légales par exemple.
Le relief imposant du canton frappe inévitablement le voyageur qui franchit la frontière valaisanne. La topographie va avoir d’importantes répercussions lors de la grippe. La communication entre les différentes vallées, isolées par leur barrière naturelle de pierre, et la plaine, est réduite à son strict nécessaire jusqu’au début du XIXe siècle. S’ensuivent d’importantes disparités géographiques entre les communes de la plaine qui ont un accès aisé aux voies de communication et les communes de basse, moyenne et haute altitude, plus excentrées. En 1926, on estime que 25'000 personnes (soit ~20% de la population) ne sont reliées à la plaine que par des chemins muletiers. L’arrivée du chemin de fer en plaine sera un des facteurs déclenchant l’ouverture du canton à la fin du XIXe siècle. La première ligne de chemin de fer Bouveret-Martigny est inaugurée en 1859, elle arrive à Sion en 1860 et à Brigue en 187822. Parallèlement vont se créer des lignes reliant la plaine à la montagne tel que Viège-Zermatt (1890), Martigny-Châtelard (1906) ou Sierre-Montana (1911). Celles-ci coïncident avec le développement des stations touristiques de montagne dès 1890. Le percement du tunnel du Simplon en 1906 va constituer un pas important dans l’ouverture du Valais vers le Sud des Alpes.
La société valaisanne, essentiellement rurale, est basée sur la famille avec une solidarité marquée. La famille se soutient pour l’accomplissement des différentes tâches, elle devient l’unité fondamentale du village. Le célibat important et le mariage tardif permettent aux familles patriarcales de survivre en limitant la dispersion des héritages alors que le morcellement et la petite propriété atteignent déjà des seuils critiques. La promotion de sa famille, de son village et de sa commune reste primordiale pour le Valaisan, elle est bien souvent prise pour du conservatisme par les étrangers. Ceci va toutefois contribuer à créer une cohésion en temps d’épidémie.
Les nouvelles idées suivant les voies de communication et d’échange, il est facile de déduire que les citoyens des bourgades de la plaine seront plus prompts à accepter un nouveau mode de vie que ceux des vallées. Les idées progressistes vont toucher la plaine, plus facile d’accès, avant la montagne et le Bas-Valais avant le Haut, le Bas étant également géographiquement plus ouvert que le Haut. Historiquement, les mouvements révolutionnaires sont toujours parvenus du Bas-Valais. Citons les arbres de la liberté, censés ébranler la République des Sept Dizains du Haut, plantés à St-Maurice et Monthey juste après la Révolution française en 1798 ou alors la montée radicale après la dissolution du Sonderbund en 1847. Les idées semblent se propager d’ouest en est et de la plaine vers la montagne.
A l’aube de la Première Guerre mondiale, une certaine ouverture est donnée grâce au développement économique du pays. L’attraction de la plaine sur les jeunes des vallées devient évidente. Le salaire gagné à l’usine, aussi maigre soit-il, permet une ébauche d’ascension sociale qui attire les Valaisans vers les usines de la plaine. Ensuite le souci d’une alphabétisation étendue et le développement de la presse permettent une meilleure circulation des idées et lancent des débats d’opinions ; enfin, le tourisme va progressivement apporter des idées de l’extérieur.

2.2 La structure politique

Pour ce qui est des relations avec les autorités politiques extra-cantonales, l’ingérence du canton et, a fortiori, celle de la Confédération, dans les affaires de la commune sont mal supportées, comme le décrit l’écrivain valaisan du XXe siècle, Maurice Zermatten : « S’il (le citoyen valaisan) se méfie de « Berne », on entend par là tout ce qui vient de l’autorité fédérale, c’est que Sion fut, durant des siècles, la capitale d’un pays. Durant des siècles on ne s’est reconnu, dans les dizains, d’autres maîtres que Dieu et les magistrats qu’on se donnait. » De ce fait, le citoyen accorde son unique confiance à celle qui est le pivot des institutions depuis fort longtemps : la commune, qui gère les biens communs, le territoire, la police...
Par ailleurs, la constitution de 1815 met en exergue cette primauté de la commune sur les structures cantonales, étant donné que chaque dizain, dont l’unité fondamentale est la commune, devient un « état » autonome ayant quatre députés à la Diète.
L’origine de tout ceci est à rechercher au Moyen-âge :
« la commune valaisanne actuelle est généralement éclose de la paroisse du Moyen-âge, fille elle-même de l’antique seigneurie. Aussi, comme cette dernière, dont elle a hérité ou acquis certains droits, prétend-elle s’administrer à sa guise loin de la tutelle, d’ailleurs inégale et fluctuante de l’Etat. » Tutelle fluctuante effectivement, vu le nombre de régimes politiques par lequel est passé le canton. En dix-sept ans, soit de 1798 à 1815, sept régimes différents se sont succédé, de la République des Sept Dizains, à la République valaisanne en passant par la République indépendante et la domination française (Département du Simplon). Le canton devient finalement le vingtième canton suisse en 1815. Les Valaisans vont tour à tour être gouvernés par la République Helvétique, puis auront le privilège de s’auto-administrer avant d’être repris en main par la France et finalement la Confédération Helvétique.
Théocratie à l’origine, puis oligarchie, le Valais garde l’empreinte de ces régimes politiques. Traditionnellement, la couleur politique valaisanne a toujours été conservatrice, bien que les radicaux aient pris le pouvoir dans l’intervalle 1847-1857. Dans un environnement où les Valaisans doivent déjà affronter les incertitudes du climat et les caprices de la nature, le conservatisme est le reflet d’une certaine volonté de rémanence.

2.3 La population active

Comprendre l’influence de la grippe sur la population valaisanne, c’est aussi étudier la population active directement touchée dans ce canton essentiellement agricole. Le tableau suivant nous montre l’évolution des secteurs professionnels :
Année Secteur 1 Secteur 2 Autres
  (agriculture) (industrie, artisanat)  
1860 70.2 % 13 % 16.8 %
1888 76.4 % 12.6 % 11 %
1900 66 % 19.9 % 14.1 %
1910 58 % 24.1 % 17.9 %
1920 59.4 % 21 % 19.6 %
Evolution des secteurs professionnels de 1860 à 1920.

 

La population active se répartit comme suit par branche d'activités :

Branche d'activité 1888 1900 1910
Agriculture, mines, forêts      
VS 792 689 605
CH 401 331 285
Industrie, arts et métiers      
VS 127 198 242
CH 441 472 478
Commerce      
VS 31 51 70
CH 75 96 115
Transports      
VS 14 23 36
CH 29 42 50
Adm. publique, prof. libérales.      
VS 34 34 40
CH 42 49 57

 

Le Valais reste majoritairement tributaire du secteur primaire par rapport à la moyenne suisse. Il faudra attendre le début du XXe siècle pour que les indices démographiques et industriels indiquent le décollage économique du Valais. Ce dernier se mesure par l’afflux d’étrangers, la diminution de l’émigration, les changements qualitatifs et quantitatifs dans la production.
L’arrivée de l’industrie bouleverse la structure de la société en introduisant une nouvelle classe, la classe ouvrière. Alors qu’il y avait 640 ouvriers de fabrique en 1895, ces derniers augmentent jusqu’à être 1919 en 1917. Les neuf fabriques présentes dans le canton en 1884 vont rapidement augmenter à 17 en 1893, 51 en 1906 et 80 en 1911.
L’industrie chimique et métallurgique, profitant des coûts modestes des concessions hydrauliques ainsi que de la main d’œuvre bon marché, s’installent progressivement en Valais. En 1897, la Lonza s’établit à Viège et Gampel dans le Haut-Valais, alors que la Ciba ouvre ses portes en 1904 à Monthey.
En Valais central, Alusuisse s’implante à Chippis en 1908.
Figure de proue de la politique valaisanne et fervent défenseur de l’agriculture pendant près de 50 ans, Maurice Troillet s’exprime ainsi en novembre 1919 :
« Il faut tenir compte de l’évolution qui s’accomplit dans le canton. D’agricole qu’il était depuis toujours, il est en passe de devenir industriel. Toujours plus nombreux, nos campagnards et nos villageois abandonnent le travail de la terre pour s’enrôler dans les usines ou dans les grandes halles, ils respirent une atmosphère étrangement artificielle et s’efforcent à des besognes monotones et marginales. Nous ne négligeons rien pour assainir l’usine. Mais toutes les précautions d’hygiène préventive et toutes les règlementations n’empêcheront pas que ce changement radical des habitudes héréditaires n’ait sa répercussion sur la santé physique comme sur la santé morale de notre peuple. »
Ce mode de vie sera source de nombreuses inquiétudes, comme en témoigne le Nouvelliste valaisan du 29 juin 1917 : «Les paysans sont venus, ne soupçonnant ni les tristesses de toute sorte que cache la vie d’usine, ni les misères affreuses que dissimule un salaire qui n’est beau qu’en apparence, ni les santés qui s’abîment, ni la ruine du foyer de famille que l’ouvrier ne fait plus qu’entrevoir ».

3.2. L’influenza en Suisse

3.2.1 Données générales

Les premiers cas d’influenza sont apparus parmi la population helvétique au mois de mai 1918 déjà, parmi les soldats contaminés aux frontières, dont les divisions 3 et 5 stationnées au nord du Jura. Les internés étrangers, allemands ou français, sont également considérés comme vecteurs de la grippe. Le rapport du Dr Rodolphe de Riedmatten met en exergue le rôle des internés : « Le Dr Stephani de Montana écrit : les cas de grippe observés ici ont frappé il y a un mois tous les médecins de l’internement et une quarantaine d’internés. Elle nous a paru apportée par les internés venant d’Allemagne. » Ceux-ci, provenant de pays où la maladie frappait déjà depuis quelques mois, deviennent, dans l’esprit de la population, les porteurs obligatoires du fléau.
L’internement prévu par la convention de Genève découle d’un accord signé en décembre 1915 entre la Suisse, l’Allemagne et la France qui garantit la prise en charge des blessés ou malades des différents camps de belligérants par la Suisse. Comme le mentionne l’article 2 de la Convention de Genève :
« Les belligérants auront la faculté de renvoyer dans leur pays, après les avoir mis en état d’être transportés ou après guérison, les blessés ou malades qu’ils ne voudront pas garder prisonniers, de remettre à un Etat neutre, du consentement de celui-ci, des blessés ou malades de la partie adverse, à la charge de l’Etat neutre de les interner jusqu’à la fin des hostilités. »

La Suisse, en tant que gardienne de la neutralité, s’est vu confier de nombreux internés ; de mars 1915 à novembre 1916 par exemple, 2343 Allemands et 8668 Français blessés ont été rapatrié passant d’abord par la Suisse. En Valais, on dénombre plusieurs camps d’internés, comme par exemple celui de Chippis, qui a vraisemblablement eu une influence sur l’épidémie sévissant parmi les employés d’Alusuisse.
Ce n’est que vers la fin du mois de juin que l’épidémie prend une grande ampleur. Le zénith de la première vague se situe à la 2e moitié de juillet, les cas vont ensuite diminuer jusqu’en septembre. Arrive alors la deuxième vague avec une apogée la 3e semaine d’octobre, qui se tarit à nouveau début novembre. Finalement lui succède un troisième pic fin novembre, qui va s’amender en quelques semaines. La propagation du virus va d’ouest en est, le pic de morbidité ayant été atteint d’abord en Suisse occidentale, puis en Suisse orientale. Mais quel a été l’impact de l’épidémie en Suisse et en Valais ? C’est ce que nous allons maintenant aborder.

Les chiffres de mortalité et morbidité cités dans ce chapitre sont basés sur les données fournies par les bulletins du Service suisse de l’hygiène publique (dorénavant abrégé SSHP). Il faut toutefois nuancer ces chiffres, car, tout comme les données mondiales, les données helvétiques souffrent d’imprécisions et de lacunes.
Selon le rapport influenza 1918-1919 du SSHP : « Les chiffres de nos tableaux sont loin de répondre à la réalité (…), le chiffre total des cas d’influenza a dû s’élever au triple environ des cas signalés, soit à 2.5 millions dont 2 millions en chiffres ronds pour l’année 1918. La morbidité grippale serait ainsi de 58% environ pour l’ensemble de l’épidémie et de 50% pour la seule année 1918 (…). Si l’on admet (ce qui n’est pas démontré) que la morbidité grippale des différentes classes d’âge est plus ou moins parallèle à leur létalité, on trouve que sur 100 cas d’influenza, 30 concernent des individus âgés de moins de 15 ans, 65 des individus âgés de 15 à 49 ans et 5 seulement des individus âgés de 50 ans et plus. Dans ces conditions, la morbidité grippale serait de 50% pour les classes d’âge au-dessous de 15 ans, de 70% pour celles qui vont de 15 à 49 ans et de 20% pour celles qui dépassent 50 ans.»
Rapportée à la population suisse actuelle, la pandémie toucherait de nos jours entre 4 et 4.5 millions d’habitants et il faudrait déplorer entre 380'000 et 390'000 décès.
D’après ces chiffres, près de la moitié de la population helvétique est atteinte par la grippe en 1918, et la morbidité s’élève à 58% pour toute l’épidémie (1918-1920). Il faut néanmoins signaler qu’il n’est pas précisé comment ces extrapolations ont été effectuées par le Service suisse de l’hygiène publique. Le texte laisse sous-entendre qu’elles se basent sur le nombre d’attestations médicales leur parvenant, mais sans aucun détail supplémentaire. Par ailleurs, 300'000 cas manquent en 1918 pour arriver au décompte de 2'000'000 de cas. En regardant le nombre de cas d’influenza durant la décennie 1914-1924, on remarque une nette recrudescence des cas en 1918. Il faut tout de même préciser que les données antérieures à 1918 sont relativement peu significatives, étant donné qu’il ne s’agit pas encore d’une maladie à déclaration obligatoire. D’autre part, comme nous venons de le voir, la morbidité, et par conséquent la mortalité, a été sous-estimée et le nombre de décès est sûrement plus important que celui annoncé par l’Office fédéral de la statistique. Après 1918, des accroissements ponctuels sont notés, mais ils n’ont rien à voir avec ce qui a été constaté en 1918.

     
13.10-19.10 53  
27.10.02.11 7  
03.11-16.11 18  
17.11-23.11 16  
24.11-30.11 52  
1.12-07.12 39  
8.12-14.12 63  
15.12-21.12 26  
22.12-28.12 n/d  
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     

Statistique des décès par district en entre 1913 et 1923

Rapport de Gestion du Conseil d'Etat Valaisan, 1923, 99 10-15.

 

District 1913 1914 1915 1916 1917 1918 1919 1920 1921 1922 1923
                       
Sierre 256 280 254 283 289 561 247 274 326 241 268
Hérens 115 118 129 96 139 247 110 110 126 127 106
Sion 191 165 222 229 205 383 189 214 191 195 186
                       
                       
                       
                       
                       

Sources

La Grippe espagnole en Valais (1918-1919), Thèse écrite en 1014 par Laura MARINO, Médecin et publiée dans l'Archive SERVAL de l'UNIL.